lundi 21 février 2011

Gorgoroth - "Ad Majorem Sathanas Gloriam" (2006)


(Par Vlad Tepes)


Parution : Format : Label : Univers : Pays :
Juin 2006 LP Regain Records True black metal norvégien… lancinant Norvège


Paradise Lost -
Track-list :

1) Wound upon wound
2) Carving a giant   YouTube
3) God seed (Twilight of the idols)
4) Sign of an open eye
5) White seed
6) Exit
7) Untamed forces
8) Prosperity and beauty

  • Bonus-track :
    Carving a giant (vidéo non-censurée) / The making of "Carving a giant"
    (2007 - DVD, Regain Records)

Line-up :

Gaahl : Vocaux.
King ov Hell : basse.
Infernus : Guitare.

Membres additionnels :

Frost : Batterie.




Chaotique(s) : Contexte et création…

Album ayant fait beaucoup de bruit à sa sortie, Ad Majorem Sathanas Gloriam demeure atypique à plusieurs égards. En effet, il condense à lui seul des éléments musicaux aussi bien qu’extra-musicaux. « Comme tout album » me direz-vous. Certes. Mais je répondrais que cet opus a poussé le bouchon bien plus loin, et il s’agit pour nous de démêler les deux niveaux si nous voulons saisir de quoi il en retourne. Toutefois, il faut reconnaître que le succès critique rencontré par cet album semble également lié aux événements extra-musicaux qui auront concerné Gorgoroth durant les années 2006 et 2007. Venons-en tout d’abord au contexte qui aura donné naissance à cet opus…

A cette époque, Gorgoroth se structure en un trio infernal, composé d’Infernus, Gaahl et King ov Hell. Jusqu’à présent, le travail de composition se répartissait entre les trois hommes. Toutefois, sur Ad Majorem Sathanas Gloriam, Infernus se limita à n’être qu’un simple exécutant, King ov Hell ayant composé l’intégralité de la musique et Gaahl l’ensemble des paroles. Autrement dit, Infernus tient symboliquement sur cet opus la même place que Frost, à savoir un caractère secondaire dans le processus créatif (ce qui était quasiment le cas pour Twilight of the idols – In conspiracy with Satan). Cet état de fait sera bien entendu utilisé dans le conflit juridique qui opposera quelques temps plus tard Infernus au clan Gaahl/King ov Hell dans la propriété du nom "Gorgoroth". Comme nous le savons tous, Infernus est aujourd’hui le seul et unique détenteur de l’entité (et ce depuis mars 2009), et l’opus qui nous intéresse ici en est aujourd’hui sa propriété exclusive, alors qu’il n’en aura rien écrit. Ainsi, cet album de 2006 représente véritablement la guerre des clans à laquelle nous avons assisté il y a peu. Ce très étrange paradoxe apparaît donc primordial pour interpréter correctement la qualité de cet opus. Ceci soulève de nombreuses questions pour qualifier la place de Ad Majorem Sathanas Gloriam dans la discographie de Gorgoroth. Nous y reviendrons, mais il nous faut avant cela en revenir aux éléments strictement musicaux. Ceci est d’autant plus essentiel que la sortie de cet album fut polluée par bien des faits divers (la retardant d’environ six mois). En effet, Gaahl fut condamné à six mois de prison en février 2006 suite à des actes de torture et pratique de rituels sataniques survenus en février 2002 (… ou ce que Infernus qualifie de légitime défense). De son côté, Infernus fut condamné à quatre mois de prison suite à un viol/détention d’armes (faits survenus en 2003). Avec tout cela, nous aurions tendance à perdre de vue la musique proprement-dite !



Illustration diabolique…

Esthétiquement parlant, Ad Majorem Sathanas Gloriam est superbement illustré par une œuvre violente et malsaine de William-Adolphe Bouguereau (ou du moins sa partie centrale), intitulée Dante et Virgil en enfer (1850). Cette symbolique démoniaque sied parfaitement à l’ensemble, ce qu’aura permis de compléter le clip de "Carving a giant" (réalisé par Tommy Naess). Cette réalisation tente également de recréer le décorum du concert polonais du 1er février 2004 (immortalisé sur le dvd Black mass – Krakow 2004 en 2008), avec comme apothéose des corps décimés s’amoncelant sur scène. Soulignons quand même le professionnalisme dont jouit cette vidéo, ce qui n’est pas si fréquent pour ce type de black métal traditionnel… et reconnaissons-le : cela fait plaisir à contempler chers dépravés ! Malgré un opus non avant-gardiste, Gorgoroth aura au moins eu le mérite de mettre en images le blasphème que tout amateur de ce genre musical puisse désirer. Toutefois, nous ne pouvons que regretter que le court-métrage initialement prévu pour "Sign of an open eye" n’ait jamais vu le jour…

Textuellement parlant, nous restons comme à l’accoutumée dans le mystère le plus absolu, avec des textes non publiés. Toutefois peuvent être compris ceux par exemple de "Sign of an open eye", traitant de la figure de Lucifer dans le contraste que celui-ci impose en matière d’ombre et de lumière.


Ad Majorem Sathanas Gloriam est un album d’une production que l’on pourrait qualifier de traditionnelle, respectant le caractère cru qu’exige le true black norvégien. Ainsi, la production s’avère sobre et minimaliste, d’une grande homogénéité. Le tout possède un rendu assez lisse, ne laissant que trop peu émerger les nuances. Peut-être cela est-il dû au fait que la basse soit l’instrument qui aura servi de base de composition (ou du moins une basse black métallique, si-je puis dire) ? Les riffs tiennent une place assez minimale dans cet ensemble, et l’on ne pourra que regretter qu’Infernus se soit quasiment désinvesti du projet.

En termes de durée, l’opus respecte la tradition gorgorothienne, à savoir aux alentours des trente minutes. C’est d’ailleurs quelque chose que j’ai toujours regretté, car ce type de musique peut tout à fait s’apprécier dans un format "longue durée".



Diabolus in Musica…

Ad Majorem Sathanas Gloriam débute par deux brûlots où l’efficacité demeure le maitre-mot. "Wound upon wound" ouvre les hostilités de manière franche et directe. La présence de la basse se fait nettement sentir, permettant à l’auditeur de saisir d’emblée la tonalité des compositions. Gaahl tente d’utiliser sa voix sur différents registres, glissant ci et là quelques petits cris en second plan. L’idée est certes intéressante, mais n’atteint pas vraiment son objectif, car le rendu n’apparaît pas aussi malsain que nous aurions pu l’espérer.

L’opus enchaine sur un second brûlot en la qualité de "Carving a giant". Vocalement parlant (et bien qu’il s’agit d’un constat plus global), nous pouvons nettement y entendre un effet assez désagréable, faisant perdre aux vocaux leur impact primal. Malgré tout, l’ambiance s’affirme et s’affine dans ce morceau, et principalement grâce au jeu de batterie. En effet, le noyau de "Carving a giant" recèle un caractère guerrier faisant automatiquement mouche.

"God seed (Twilight of the idols)" réalise une bonne montée en puissance, à travers un contenu plus traditionnel et plus familier. En effet, le jeu d’Infernus ressort, au sein d’un morceau plus tragique. Immanquablement nous percevons une nette rupture avec les morceaux précédents, soit un plus grand relief crée par la présence marquée de la guitare.

Mais la véritable montée en intensité se réalise avec Sign of an open eye, dont le caractère lancinant a de quoi hypnotiser. A l’écoute de ce morceau, il m’a semblé que Gaahl et King ov Hell tenait vraiment là quelque chose en termes d’identité, ce qu’ils auront malheureusement bridé. En effet, Sign of an open eye aurait nettement gagné à durer en longueur, car il s’arrête là où nous nous serions attendus à une seconde partie. Quel dommage de n’avoir pas su exploiter la force évocatrice de cette énigmatique pièce… A noter par ailleurs l’utilisation très intéressante de la guitare en tant que fond sonore dans l’introduction du morceau (et qui viendra hanter le morceau de manière récurrente), pouvant presque passer pour une nappe de clavier. He, who sits in the dark, the bringer of light…

Après le caractère quelque peu bridé de "Sign of an open eye", "White seed" réalise le strict inverse dans la longue introduction qui se déroule : Frost semble enfin autorisé à se lâcher et augmente ainsi sa vitesse de jeu. Le tout est encerclé d’un riff aussi monolithique qu’implacable de noirceur. Je ne peux m’empêcher de penser que cette atmosphère à la limite de la dissonance n’ai pu être inspirée par Frost lui-même, adepte de telles errances au sein de 1349. Le cœur du morceau apparaitra comme bien moins exaltant, la noirceur perdant pied avant de revenir à un haut niveau dans une catharsis finale : Gaahl se débride lui aussi au travers de vocaux effrayants et sauvagement hurlés, donnant un aspect clairement diabolique.

Proche de God seed, "Exit" renoue avec un aspect plus tragique dans le déroulement, où une fois de plus Infernus tient une place de choix (riff implacable à 2’03’’). Toutefois, ce morceau apparaît plus commun et convenu que le reste, dont le final enfoncera tristement le clou. En effet, les vocaux de Gaahl y apparaissent à mon sens ridicules, montrant bien que ses vocaux black ne sont pas des plus immortels en comparaison à d’autres vocalistes norvégiens. Notons par contre le très rapide jeu de Frost, dont la précision fait toujours plaisir à entendre.

Untamed forces retombe quant à lui dans l’insignifiance, dont l’apparence guerrière est vite parasitée par des vocaux peu convaincants et au simplisme structurel. Voilà un morceau idéal pour constituer une face-B, ni plus ni moins.

Plus consistant et plus efficace, "Prosperity and beauty" ne réussit pas malgré tout à atteindre l’intensité du cœur de Ad Majorem Sathanas Gloriam, sombrant dans une certaine facilité. Les riffs semblent plagier d’une manière vraiment maladroite les premiers méfaits du groupe (tout comme la rythmique de la batterie). Le final ressemble véritablement à un très mauvais hommage à "Maaneskyggens Slave" (issu de Pentagram, 1994). Navrant.



Synthèse du Mal…

Ad Majorem Sathanas Gloriam est un album au final relativement inconstant, offrant à la fois d’excellentes surprises ("Sign of an open eye", "White seed") mais également un remplissage certain ("Exit", "Untamed forces", "Prosperity and beauty"). L’auditeur que je suis est apparu tiraillé entre le caractère irrésistiblement martial du noyau de "Carving a giant", mais accablé devant par exemple le bâclage du final de "Prosperity and beauty". Autrement dit, nous nous laissons parfois prendre par une ambiance hautement satanique, climat qui parfois redescend abruptement dans des bassesses d’inspiration.
Mais ce qui est le plus dommageable, c’est certainement le caractère inachevé des deux morceaux qui en forment le cœur ("Sign of an open eye", "White seed"). De plus, pour un album visant autant l’expression de la noirceur, nous ne pouvons que regretter que seuls quatre morceaux en fassent véritablement l’apologie ("Sign of an open eye", "White seed", "Carving a giant", "Wound upon wound").


Le tout s’avère interprété de manière tout à fait correcte, ce qui ne peut en être autrement avec l’assise rythmique élaborée par Frost (même si l’unicité de son jeu ne transparait que trop peu à mon goût… musicien de session oblige). Malgré tout, nous pouvons bien entendre que les parties de batterie ne sont intervenues qu’une fois les compositions totalement achevées.

Malgré tout, je demeure largement insatisfait de la prestation vocale de Gaahl, conjuguant à la fois le pire comme le meilleur. En effet (et à l’image de ses prestations live, d’abord avec Gorgoroth puis sous l’appellation God Seed), le Mr incarne indéniablement une représentation diabolique des plus saisissantes. Mais par ailleurs, sur le plan technique je lui reproche un manque de virulence et de puissance vocale (ce qui est absolument criant – si je puis dire – sur Black mass–Krakow 2004). Mais force est de constater que nous ne pouvons faire un tel constat uniquement pour son chant black ; car avouons-le, son chant clair demeure tout à fait personnel voir absolument envoutant (dixit ses travaux au sein de Wardruna). Ainsi, un chant bien plus violent sur Ad Majorem Sathanas Gloriam aurait sûrement permis de noircir davantage l’ambiance de l’opus, ainsi que catalyser la violence si chère à Infernus.


Ad Majorem Sathanas Gloriam reste un bon opus de true black norvégien, et il ne peut qu’être conseillé à tout amateur du genre. Toutefois, convenons qu’il ne constitue pas une pièce immémoriale de ce créneau musical, même s’il permet une plongée dans la noirceur qui le caractérise.



Quand les démons se bousculent…

En guise de conclusion, nous pouvons nous questionner sur la pertinence de considérer Ad Majorem Sathanas Gloriam comme un album à part entière de Gorgoroth, à la fois en termes de composition (ce qui était évoqué dans le début de mon propos) mais plus largement dans l’ambiance distillée. Pour ma part, il m’apparaît que cet album réalise un tiraillement stylistique entre d’une part la contrainte de rester attaché aux prémices de Gorgoroth (à travers essentiellement des plans très convenus et s’inscrivant dans une redite désagréable), et d’autre part une noirceur différente. Celle-ci dessine en effet un lancinement plutôt inédit pour du Gorgoroth (où "Sign of an open eye" constitue la pièce-maîtresse), et qui à mon sens s’en distingue très nettement. Ainsi, Ad Majorem Sathanas Gloriam peut être considéré comme la première réalisation de God Seed (dont le nom trouve directement sa genèse dans Ad Majorem Sathanas Gloriam, ce qui est tout de même significatif), ou du moins sa première réalisation avortée. Nous tenions là les fondements nécessaires pour créer une nouvelle entité de black métal norvégien, aussi serpentine que la première époque de Satyricon, mais dans une expression bien plus crue et épurée. Quel dommage que God Seed se soit suicidé pour enfanter le projet dénaturé que constitue Ov Hell


Février 2011,
Rédigée par Vlad Tepes.


Sources :

  • Article de The Observer, In the face of death (20/02/2005).
  • Metallian numéro 42 (1er trimestre 2006) : Interview d’Infernus (novembre 2005).
  • Metallian numéro 44 (3ème trimestre 2006) : Interview de King Ov Hell.


  • Gorgoroth


    Myspace

    www.myspace.com/gorgoroth


    Où se procurer l’objet ?

    Amazon

    Priceminister



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